Édito de novembre 2013 [ Précédent | Textes | Suivant]

Le point sur la ligne, …

 
On ne voit que ce que l'on regarde et l'on ne regarde que ce que l'on a déjà dans l'esprit
(André Gide Les Nourritures terrestres)

 

Les biologistes nous disent que les lignes naissent dans l'obscurité de notre cerveau grâce à un agencement spécial des neurones dédiés à la vision des formes que possèdent en commun les reptiles, les oiseaux et les mammifères. Ce sont des lignes vues par le petit bout de la lorgnette, elles sont abstraites.

Les mathématiciens nous ont (dé)montré que des lignes peuvent aussi naître dans la lumière de notre esprit. Personne n'en verra jamais pour de vrai, nous ne pouvons que les imaginer même si nous pouvons en construire de grossières approximations. Ce sont des lignes vues par le gros bout de la lorgnette, elles sont tout aussi abstraites.

L'objet, la ligne, a donc sa réalité propre, autonome. Comment puis-je la connaître puisqu'elle n'a pas d'existence en soi, et, pour chicaner Hegel, comment existe-elle pour moi ?

Pour Hippocrate de Chios et pour Aristote, comme pour Euclide et Archimède, en dépit de toutes leurs réflexions et de tous leurs savoirs, la ligne se réduisait à ce que pouvait faire une ficelle, elle était la ficelle, une chose ayant, radicalement, deux bouts. La ligne y est concrète, matérielle. C'est la main qui lui donne sa mesure, pas la tête et ce qu'il y a dedans.

Le peintre peut voir des lignes là où le quattrocento lui a dit qu'il y en avait : les lignes de fuite furent inventées il y a moins de six cents ans, avant elles n'existaient pas. Déconstruire ces lignes fut difficile, cela a pris tout le dernier siècle. C'est ainsi que les musées fortunés peuvent présenter de nos jours une autre façon de voir, avec d'autres lignes. L'affaire n'est toujours pas gagnée.

Le photographe, lui, peut saisir des relations de connivence entre des objets situés dans l'espace. Il voit des alignements lorsqu'il prend certains points de vue et, comme les constellations du ciel de la nuit, ces lignes sont filles du hasard et, comme telles, seule la bonne fortune les révèle. Il y faut un peu de travail aussi. Henri-Cartier Bresson l'avait bien senti : « le bonheur est dans la géométrie ».

 

Inventaire à la Prévert

Ligne de bataille, ligne de code, ligne de transmission, ligne à haute tension, ligne de pêche, ligne droite, ligne courbe, ligne brisée, ligne continue.

La douzième partie du pouce est une ligne sauf au Canada où c'est la huitième. Elle peut être une île, un village, un ruisseau, une rivière. Elle peut être de la main et de l'écriture, électrique, aérienne, de vie et de visée, directrice, de champ, de force, de champ de forces et imaginaires, de départ et d'arrivée, de flottaison, de mire.

Elles peuvent être urbaines ou métropolitaines, comporter des arrêts et des horaires.

Dans un paragraphe elle peut être veuve ou orpheline, justifiée ou creuse et même centrée, en retrait ou vierge. On peut écrire dessus, mais si elle est à l'horizon, ne jamais l'atteindre.

Elle peut être rouge ou à grande vitesse. On peut la garder mais aussi la perdre.

Lorsqu'elle n'est pas libre, c'est qu'elle est occupée.

Cinq lignes constituent une portée, cent lignes une punition.

Point à la ligne.

 

Daniel Collobert
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