Édito de mai 2013 [ Précédent | Textes | Suivant ]

L'illusion de la ligne, …

 
Sur la sécante improvisée
D'une demi-sphère céleste
Une longue ligne brisée
Harmonieuse, souple et leste
Exécute la danse de Saint-Guy
(Georges Brassens, La ligne brisée, 1943)

 

Si le mot illusion est dans le titre, ce n'est pas pour en rajouter encore à 2500 ans de littérature, de Platon à Dick, ni à une foultitude de discussions de bistrot autour de : sommes-nous bien vivants ? À qui, à quoi se fier pour s'assurer que nous partageons la même réalité ? Matrix a-t-il cours ? Quoique, à y réfléchir il se pourrait qu'une petite élite, pas forcément constituée de machines, gouverne le monde. Rendez-vous au bistrot.

Non je veux plus platement vous entretenir de ce qu'est la ligne et démontrer qu'elle n'a pas d'existence dans la réalité. Que cette réalité soit virtuelle, comme évoquée ci-dessus, ou qu'elle soit celle qui est ordinairement appréhendée par le sens commun. À tout le moins, nous sommes dans un monde drôlement bien programmé, n'est-ce pas ?

La ligne n'a pas d'existence "en soi". Je voudrais enfoncer le clou, sans appeler Hegel à la rescousse. La ligne n'existe pas, c'est une construction de l'esprit.

Le monde est ainsi fait que lorsque nos yeux se portent sur une scène, tout ce qu'ils reçoivent au fond de leur rétine n'est qu'une juxtaposition de surfaces, petites et grandes, des formes bidimensionnelles que l'on peut munir, chacune, d'attributs comme leur texture ou leur couleur. Laissons ici de côté la vision binoculaire. Il se passe la même chose au fond d'un appareil photo, ne parlons pas de stéréogramme non plus.

Imaginons un ballon en face de nous. Précisons qu'il est en l'air et qu'il apparaît sur un fond de ciel bleu.

Au fond de la rétine, pas de lignes, juste des photorécepteurs sensibles au rouge, au vert et au bleu, avec des noms comme rhodopsine ce qui ne vaut guère mieux que matrice de Bayer, n'est-ce pas ? De là un câblage au moins aussi complexe mais certainement moins régulier que celui d'un capteur photo, transporte les signaux vers la zone du cerveau qui traite les images et où des regroupements sont effectués : là c'est un premier type de pixel, couleur = bleu, texture = uniforme ; ici c'est un deuxième type de pixel, couleur = marron, texture = granitée. Dans un capteur on parle de processeur. Mais le parallèle avec la photo s'arrête précisément ici.

Le monde qui nous a fait a fini par sélectionner des procédés de simplification, nous avons le droit de dire, sans faire d'erreur, des procédés de compression, si bien que nous avons dans notre tête des détecteurs de contraste qui réagissent à la discontinuité de la valeur des signaux (le curseur “clarté” de Lightroom ou de Camera Raw si vous voulez). Des tas de neurones s'allument à l'endroit de ces discontinuités, c'est-à-dire à la périphérie du ballon. Serait-ce là qu'apparaît la ligne ? Pas si vite !

Pour l'instant il n'y a que des signaux, comme des petites lumières dans le noir et qui clignotent. Pour qu'ils deviennent perception il faudra qu'ils interagissent avec "je", qui est le fonctionnement de base de l'ensemble du cerveau (ce fonctionnement qui mange 80 % de son énergie, restons terre à terre). Ce "je" qui a remarqué que les discontinuités contiguës étaient importantes pour sa survie. Ainsi, avec l'esprit, naîtra la ligne.

Cette reconstruction de la scène ne se fait pas de manière mécanique par une quelconque rigide machinerie neuronale, elle dépend de notre passé immédiat et de la manière dont nous anticipons le futur. Elle dépend aussi de ce qui nous arrive, de ce qui se passe en nous, de l'importance que prend pour nous ce que nous vivons. Elle est, de plus, fortement affectée par notre histoire et notre mémoire, par nos savoirs aussi. Tout cela sans que nous en soyons la plupart du temps conscients.

Deux personnes regardant une même scène ont beaucoup plus de chances de gagner au Loto que de l'interpréter de la même manière et de percevoir les mêmes lignes. La réalité n'est que subjective et quand bien même “je” ne s'est construit chez la plupart des espèces animales que faisant miroir à “nous”, nous habitons, chacun d'entre nous, dans des univers divergents.

Lorsque le photographe voit, il se dévoile. Montrez-moi quelles lignes vous voyez et je vous dirai qui vous êtes !

Pour Hegel le Philosophe il y a les choses de la nature et les choses de l'esprit, c'est remarquablement juste mais je préfère conclure avec TS Elliot le Poète : « Il n'y a que des signaux et des suppositions. Le reste est pensée et action ».

(PS : La réalité possède d'autres facettes, celle du physicien mérite mieux que le bistrot.)
 

Daniel Collobert
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